Le Saint-Denisien

Voyager au bout de soi sans carbone produit

Par Monsieur Mots

, 3 mars 2026

Dans les années 50, prendre l’avion constituait en soi toute une expérience : bruits assourdissants des hélices, vibrations des moteurs à pistons, gentilles hôtesses, repas exquis et pilote tiré aux quatre épingles ; mais pour la plupart des gens, ce mode de transport était inaccessible. Certains courageux se rendaient en Floride avec leur véhicule : Fort Lauderdale, Miami Beach, Daytona…

Mes premiers voyages : le lac Brompton depuis Windsor, puis la vieille ville de Québec en auto. Le grand luxe : Old Orchard Beach ou Ogunquit à mon adolescence. Mon premier envol : à 25 ans, pour aller travailler à Mistissini chez les Cris. Aussi rapidement que les années ont défilé, les destinations et les distances se sont multipliées. Malheureusement, voler n’est plus si séduisant : avions immenses, espace personnel confiné et encombré de bagages, repas sans gout ou inexistant. Arriver le plus promptement et au moindre coût est désormais l’objectif. Sortir au plus vite de cet énorme tombeau ; imaginer mourir avec 325 autres passagers lors d’un accident. Et que dire des virus: grippe, rhume et COVID. Autant se faire harakiri. Le plaisir du parcours monté au septième ciel.

Quelques incidents ont accéléré ma réflexion.

Voyager en novembre ou décembre s’accompagne des alinéas de mère Nature. J’ai déjà dormi un Noël sur le plancher de l’aéroport de Toronto. Industries de monopole, j’ai subi les conséquences des grèves et ses menaces. Vol annulé, retardé, remboursement difficile : anxiété assurée. Le passager est maintenant non la finalité de leur travail, mais un élément de négociations ; nous sommes considérés désormais comme de vulgaires colis.

Lors de mon dernier périple, la compagnie d’avion se disait plus verte que ses concurrents : pour Paris-Montréal, il s’agissait de 130 litres par occupant. Or nous étions 300 : 39 000 litres de kérosènes utilisés! Goutte d’eau qui fit déborder le vase : je suis sorti de l’appareil triste, dépité et honteux. Paris, que je voyais pour la troisième fois, en valait-elle la peine? Mon voyage annuel dans les Caraïbes
si important? L’exposition aux moustiques anodins ? (Dengue, Chikungunya, Zika et fièvre jaune.) Puisque le mode de transport n’aide plus à mon dépaysement, que les destinations sont de plus en plus encombrées de gens comme moi désirant l’ultime aventure, il est peut-être temps de réévaluer
le tout. Quand avais-je touché le sublime pour la dernière fois sans contribuer à tuer notre planète?

C’est en décembre que j’ai eu la chance de voir le documentaire de Marche au pays réel de Marie-France L’écuyer. Il décrit un voyage à bicyclette puis en ski de la partie la plus au sud du Québec à son point le plus au nord (au Nunavik) par Samuel Lalande-Markon et Simon-Pierre Goneau : 3 000 km! Images magnifiques du grand blanc, aurores boréales, féériques, immensité pleine de vide, rencontres avec ces voisins invisibles : Cris et Inuit. Nous oublions qu’il y fait si froid.

Bien assis dans mon fauteuil, j’ai compris que ces personnes m’offraient ce qu’il y a de plus beau : l’intouchable. L’expérience du trajet retrouvée. Passion, efforts, introspection, regard nouveau sur ce qui nous entoure, dépaysement, connaissance de l’infini ignoré et d’un espace où je ne pourrai jamais y mettre les pieds.

Que dire du bouquin? Depuis l’âge de 15 ans, je feuillette des romans d’aventure et de découverte. Je cherchais encore le livre complet.

Celui de Samuel Lalonde-Mackon est incomparable. L’immensité de sa culture, aussi vaste que le territoire parcouru, le place à part. Musicien, il choisit avec tact plusieurs pièces qui accompagnent à merveille la lecture. Il ne manque pas d’attacher aux lieux plusieurs épisodes historiques du Québec. Source de références exceptionnelle, il enrichit son texte de citations de plus de 40 auteurs, pour la plupart québécois. Plusieurs m’étaient inconnus (je songe à Pierre Perreault : le mal du nord). Toponymie et étymologie appliquées, on constate que les sites ont quatre appellations (cri, inuktitut,
français et anglais). Bien sûr, ces immenses périples, ces efforts monumentaux lui ont affiné le caractère et la pensée. Il incarne une politique nouvelle dont nous avons tant besoin ; un regard neuf sur ce monde pour mieux le comprendre et le préserver. Nous n’étions pas que 2 solitudes, mais bien 4. Découvertes des autres : Inuits et Cris.

J’ai voyagé toute ma vie finalement, et rarement qu’en avion. Sans carbone dépensé. Le Québec est si beau, si grand, peut-être peut-il me contenter. Merci de me montrer toute la splendeur de mon univers, Samuel.